Exit le fantôme, par Philip Roth

Publié le 5 janvier 2010
Mots-clés:

Philip_RothUne mise à distance littéraire et humoristique du drame de la finitude.

Plus qu’un plaisir de lecture, une émotion durable. Pour faire de son désespoir de vieil écrivain une fiction ramassée, aux registres multiples où se mêlent réalisme, tragique, humour grinçant, colère, passion, poignants regrets, il fallait être Philip Roth.

Une réussite donc, comme l’annonçait déjà le titre : « exit le fantôme » Le grand écrivain est encore capable d’une sortie théâtrale et littéraire, sous les feux de la rampe.

Même quand Philip Roth délivre ce qui est peut-être son dernier testament littéraire, il le fait avec l’élégance et la légèreté du clown, il joue la comédie de la vie. J’ai retrouvé comme narrateur Nathan Zuckerman, son double littéraire, personnage témoin de l’affaire Lewinski dans son chef d’œuvre « la tache », le même écrivain solitaire, survivant très bien dans la campagne profonde, avec comme seule compagnie ses livres et sa machine à écrire, le même regard désabusé sur le monde, la même efficacité narrative. Mais son personnage est devenu central et il a vieilli. Des détails très crus sont donnés sur sa déchéance physique et les raisons de son éloignement. Il avait quitté sa ville, New York pour se protéger des menaces de mort, que le FBI lui avait fait prendre au sérieux et au début du roman, il y retourne pour une opération bénigne, censée le délivrer de son incontinence et autres séquelles du cancer de la prostate. Dans la ville, accablée par la réélection inattendue de Georges W.Bush, trois rencontres vont bouleverser ses plans initiaux. Il reconnaît dans une brasserie Amy Bellette, la deuxième femme d’un écrivain qu’il a autrefois vénéré. Celle-ci vieillie, enlaidie par une tumeur du cerveau lui renvoie une image de sa propre déchéance et il décide de l’éviter. Puis un jeune journaliste le reconnaît et entreprend de le harceler pour obtenir des révélations sur l’écrivain vénéré. Pour le décourager, Zuckerman retrouve la pugnacité de sa jeunesse. Il s’oppose avec l’énergie de la dernière heure à ce projet de biographie vulgaire, mercantile. Sa colère lui donne la force de renouer avec Amy Bellette pour la mettre en garde contre le jeune vautour et échanger avec elle sur sa vision de la vraie littérature. Enfin il fera la connaissance d’un jeune couple, à la faveur d’une offre d’échange de maison pendant un an. Le contact avec eux se fait d’emblée sur ses préoccupations du moment car ces jeunes trentenaires sont cultivés, recherchent l’éloignement pour écrire, connaissent ses livres et les trois personnages déjà mentionnés. Mais sa sérénité se trouve brisée par le retour inopiné d’une dernière flamme. Il tombe sous le charme de la jeune femme, trop belle, trop intelligente et il en oublie son âge et sa déchéance physique. Le retour à la réalité est douloureux. Lui qui se croyait immunisé contre toutes les émotions se retrouve en plein naufrage sentimental, en proie à la jalousie, au désir, au désespoir. Pour leur échapper, et les mettre à distance, il s’enferme dans sa chambre d’hôtel et écrit. Il jette sur le papier les échanges fantasmés qu’il rêvait d’avoir eus avec la femme aimée, en a-t-il eu vraiment, le lecteur se perd entre son vécu et sa transposition littéraire. Il nous livre ainsi transcendés ses derniers arrachements au monde des vivants, ses dernières fureurs contre le mal qui ronge son époque et son pays, le triomphe de la cupidité et de la trivialité.

« Nous, les gens qui lisons et qui écrivons, nous sommes finis, nous sommes des fantômes qui assistent à la fin de l’ère littéraire. »