La composition française par Mona Ozouf

Publié le 8 août 2009
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mona ozoufSpécialiste reconnue de la Révolution française, l’historienne Mona Ozouf a publié au printemps dernier une autobiographie à forte visée argumentative, mêlant l’évocation de son enfance bretonne dans les années 30 à 40 à des réflexions personnelles sur les identités nationales et régionales.

« La France a toujours vécu d’une tension entre l’esprit national et le génie des pays qui la composent, entre l’universel et le particulier. Mona Ozouf se souvient de l’avoir ressentie et intériorisée au cours d’une enfance bretonne ».

« Composition française » commence par le portrait de son père disparu quand elle avait quatre ans. « Un instituteur communisant, ardent défenseur de la cause bretonne, directeur d’une association et d’une revue baptisée Al Farz (la faucille) ». Puis c’est l’évocation de sa grand-mère : « Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait de l’identité bretonne. Et pourtant. C’était elle, la TSF étant entrée dans notre cuisine, qui vénérait Tino Rossi, elle qui à côté de son répertoire breton, chantait « vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine »
Enfin, celle de sa mère : « la jeune fille que mon père remarque (lors d’une conférence pédagogique), second miracle, qui parle breton , va embrasser sa cause, épouser sans hésitation l’aridité de la vie militante » . Quand elle devient veuve, à 29 ans, elle ne supporte plus « des lieux chargés d’une mémoire trop heureuse ou trop tragique » et demande son changement. Elle se retrouve directrice de l’école maternelle laïque de Plouha, rejointe par sa propre mère et Mona. L’auteur raconte l’éducation républicaine reçue à Plouha, son arrivée au lycée public de Saint Brieuc pour la sixième. Sa mère a obtenu son changement pour lui épargner l’internat. Son professeur de français, Renée Guilloux lui fait rencontrer son illustre mari. Louis Guilloux lui fait découvrir à 16 ans Camus. Avide de lecture, elle dévore Renan, les romanciers russes du XIXe siècle, Colette, les régionalistes A Le Braz, Emile Masson de Pontivy, les Chouans de Balzac.

La deuxième partie du livre relève plus de l’essai. Mona Ozouf pose des questions qui n’ont rien perdu de leur acuité : « Pourquoi la France a-t-elle tant de mal à accepter une pluralité régionale toujours ressentie comme une menace ? Pourquoi certaines régions ont-elles si facilement tendance à se sentir mal aimées de cette république centralisatrice ? Faut-il nécessairement opposer un républicanisme passionnément attaché à l’universel et des particularismes invariablement jugés rétrogrades ? » « Pour moi, confie l’auteur, rien n’est plus grotesque que la question : vous vous sentez bretonne ou française ? Le sens de la particularité renforce le sens de l’universel. Entre ma culture bretonne et mon éducation républicaine, il n’ y a pas de contradiction, mais différence de registres. « Rationalistes !Nous allons nous efforcer de l’être », comme disait Bachelard…et je m’y suis efforcée. Mais d’un autre côté, pour moi l’invisible existe. La République est un lieu où l’on négocie : on assassine des poètes, mais on garde un lien avec la poésie. Je crois au raccommodement, aux manières. Les manières, dit Benjamin Constant sont les divinités tutélaires des associations humaines. C’est la vertu des femmes, parce que leur existence est polyphonique ». La dernière qualité de ce livre est la langue précise, directe, évocatrice, entraînante, émouvante parfois.