Le baiser de sorcière par Pierre Bergounioux

Publié le 2 mai 2014

pbergouniouxCette œuvre littéraire est composée de deux courts textes, publiés tête bêche. L’essai contient 70 pages et le récit 46. Le premier s’intitule « le récit absent » et le second « le baiser de sorcière ». J’ai commencé par le récit, unique en son genre, très vite fascinée par la nouveauté du contenu, son intérêt documentaire, une page jamais écrite de la prise de Berlin, par l’Armée Rouge en avril 1945. Les blindés (les JS 22) ouvraient la voie, suivis de près par l’infanterie. Dans les tanks, des intellectuels, à pied  des Caucasiens illettrés. L’illusion du réel est parfaite, tant les connaissances techniques et historiques  sont précises. Nous sommes au cœur  des combats de rue, nous respirons le diesel et la chair calcinée, nous éprouvons la même nausée que les tankistes, nous sommes morts de soif et de peur, le bruit assourdissant  du canon nous crève les tympans.

Le récit absent concerne plusieurs absences. C’est celui qu’aucun tankiste soviétique n’a pu écrire des combats dans Berlin. Ceux qui l’auraient pu l’écrire sont morts à cause de l’efficacité  des panzerfausts  nazis. Ces lance-fusées carbonisaient tous les hommes dans le tank. A la place de la tourelle, on voyait  un trou noir, un cratère qui suggérait la trace d’un baiser mortel, d’où le titre.

Le récit de ces combats brille par ses absences, car le lecteur voit par les yeux du tankiste, donc pas grand-chose, seulement ce que les meurtrières lui permettaient de voir.

Il n’y a pas eu de récit des combats de l’Armée Rouge, car « moins de 3%  de la classe de 1942 regagnèrent leur foyer, à la fin des hostilités ». Des exceptions confirment la règle, comme le grand écrivain,  Vaasili Grossmann.  Il n’y a pas eu de récit digne de ce nom de l émergence de l’Union Soviétique, tant était terrible la répression qui s’abattait sur les écrivains. Ce rouleau compresseur a laissé le champ libre aux chantres du nouveau régime. Ces derniers  chantaient les succès, mais jamais la dureté de la vie quotidienne. Encore une absence.  Il n’y  a pas eu  de vrai récit de l’avènement  du fascisme en Allemagne, car ceux qui auraient pu l’écrire sont partis en exil ou ont été tués. Une autre absence concerne l’arrivée à la direction culturelle soviétique  des bandits qui ont détruit le jeune socialisme russe.  Dans le « récit absent », Pierre Bergounioux étudie les articulations entre l’écrit et l’histoire. Le décalage temporel entre l’avènement d’un évènement et son récit ne cesse de se réduire depuis Homère. Le moment où les deux sont simultanés  arrive avec Stendhal, Flaubert, Marx. Dans le « manifeste du parti communiste», ce dernier analyse les manquements des révolutions  de 1848, au moment où elles se déroulent. Avec Faulkner, « la littérature restitue le sens du monde à ceux qui le font ».  Pierre Bergounioux restitue à grands traits l’histoire de la littérature depuis l’Antiquité grecque.  L’articulation entre son récit et son essai se fait par le thème des rapports entre la littérature et les moyens de production, le thème du récit absent et celui du char soviétique. J’aurai dû aimer ce livre avec tous ces sujets, mais je ne suis pas prête à lire encore Pierre Bergounioux. Le déchiffrage a été trop laborieux. Heureusement, les passages « lourdingues » se font oublier par des pages plus fluides, étincelantes de clarté et de vérité.