Le passé devant soi de Gilbert Gatore

Publié le 5 novembre 2008
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Gilbert Gatore _copyright.Mado

Il s’agit d’un premier roman écrit à 26 ans par un survivant de la tragédie rwandaise, qu’il a fuit avec sa famille en 1994.

Le passé devant soi de Gilbert Gatore est un premier roman d’une série annoncée : « figures de la vie impossible »
Le roman évoque les évènements sanglants de son pays, mais sans jamais donner son nom, ni celui des belligérants. Le Niko, muet de naissance, au sourire hideux, souffre de ses handicaps et de l’abandon de son seul parent, le père. Il rejoindra le camp des massacreurs pour trouver dans le statut de bourreau, une place sociale, un pouvoir inattendus. Quand il n’y a plus personne à massacrer et pour fuir ses propres remords physiquement insoutenables, il se réfugie dans une île habitée par des grands singes. Devenu leur prisonnier il se voit appliquer par eux une justice implacable et payer dans une mort lente et douloureuse sa culpabilité .

L’autre personnage principal est une jeune femme Isaro victime sauvée par un couple de Français, amis de ses parents assassinés sous ses yeux. Ils la ramènent à Paris, l’adoptent, l’entourent de leur affection mais cette dernière les abandonne, interrompt ses brillantes études un jour qu’elle entend par hasard la radio évoquer les milliers de prisonniers qui croupissent à l’ombre dans son pays. Elle décide de s’y rendre, pour récolter les témoignages des survivants, dans l’espoir de comprendre, mais le passé la submergera.
Le roman alterne les récits des deux personnages dans un dialogue entre les deux, qui donne au livre sa dynamique. Tous les deux montrent la même difficulté à vivre après un tel passé.

Le passé devant soi de Gilbert Gatoree est un roman qui compte beaucoup plus par les questions qu’il pose que par ce qu’il raconte. La relation au mal absolu, tant du point de vue de la victime que celui du bourreau. Pour aborder ces questions d’importance universelle, il fait preuve d’une grande habileté dans la peinture des personnages par exemple : Le bourreau inspire à la fois de la pitié, de la sympathie même, puis de l’horreur. L’autre personnage, la victime inspire des sentiments mêlés également. Elle disposait de précieux atouts pour surmonter l’horrible passé, une nouvelle famille aimante, la réussite de ses études, un physique enviable. dans l’alternance de deux écritures : l’une fluide pour évoquer le cheminement d’Isaro, la maîtrise de sa propre logique, l’autre saccadée, décousue, violente pour suggérer les soubresauts de la conscience de Niko et le triomphe de l’ irrationnel. Gatoré a retrouvé la voix des grands auteurs de la littérature concentrationnaire pour approcher par la fiction « l’innommable » selon Semprun , une vérité impossible à dire. Poser les mêmes questions insolubles : comment victimes et bourreaux peuvent-ils survivre ? Comment supporter la culpabilité, comment pardonner, comment porter le poids de sa survie ?