Le quatrième mur, par Sorj Chalandon

Publié le 27 avril 2014

Sorj-chalandon-672x359Georges est un jeune idéaliste politisé né en 1950. Après avoir activement participé à Mai 68, il se trouve investi d’une mission impossible, monter la pièce Antigone d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre civile. En effet, il en a fait la promesse à son ami Sam qui est en train de mourir. Tous les deux sont des figures emblématiques de la période de mai 68. Georges a été un militant courageux, qui a trouvé dans le théâtre un exutoire à la politique. Sam (Samuel Akounis) est un Grec, juif antifasciste, du temps des colonels, il a connu la prison, les tortures, puis l’exil à Paris. Lui aussi est passionné de théâtre. Lui aussi défilera en réclamant le retour à la terre des Palestiniens. Ces points de rencontre leur ont permis de construire une amitié pour la vie, thème majeur de ce roman. Mais Sam est en train de mourir alors qu’il finissait de constituer le casting de la pièce, après deux ans de recherche à Beyrouth.

Il s’agit de faire jouer ensemble des ennemis dans la vie réelle. Nous sommes en 1982. Sunnites, Chiites, Phalangistes, Druzes, Maronites, Palestiniens s’entretuent.

La pièce doit être jouée une fois, au milieu d’un champ de ruines, à la faveur de deux heures de trêve. Antigone serait Sunnite palestinienne, le roi Créon Maronite, son fils Hémon Druze. Les gardes seraient Chiites. La reine épouse de Créon serait Chiite. La nourrice une Chaldéenne et Ismène, la sœur d’Antigone catholique arménienne. Tous ont déjà fait du théâtre et acceptent de monter la pièce pour des raisons différentes. Georges part à Beyrouth réaliser le projet de son ami. Il laisse derrière lui femme et enfant pour plonger dans l’horreur de la guerre. C’est l’occasion pour Chalendon pour nous livrer tout ce qu’il connait de cette guerre pour l’avoir bien connue quand il y était reporter de guerre. C’est l’occasion pour nous ses lecteurs de nous remémorer la violence des combats, l’affrontement ubuesque entre les communautés, les massacres dans les camps palestiniens Sabra et Chatila. Georges s’y rend le lendemain, découvre le corps supplicié de son Antigone et celui de tant d’autres. Nous recevons en pleine figure cette violence obscène, après celle des combats de rue. Les bombardements israéliens interrompent une répétition de la pièce. Après l’amitié, l’amour que porte Georges à son épouse Aurore, la guerre fratricide, le quatrième thème est la rébellion. N’est-ce pas le propre de la littérature d’exprimer la rébellion ? Sorj Chalendon opère une mise en abyme.

Antigone raconte la Tragédie éternelle, la rébellion du jeune contre l’inacceptable, Georges est le jeune et perpétuel révolté.

Il n’accepte aucune concession comme Antigone. Les interprètes libanais de la pièce sont aussi jeunes et refusent l’inacceptable. La capitale du Liban vit en 1982 une Tragédie Totale. Cette Tragédie est ubuesque. Normal, car dans le genre de la tragédie, on est écrasé par la Fatalité absurde. Normal, les rebelles en paient le prix total, leur vie .Normal, c’est la vie. Voilà ce que nous dépeint Sorj Chalandon. Rien que la réalité. Au service de cette réalité cruelle, impitoyable, il a choisi une écriture meurtrière, violente, elle atteint inéluctablement ces cibles, comme les guêpes brûlantes que sont les balles. Son écriture a la précision et la force demandées par la nécessité journalistique, elle donne à voir la guerre, l’entendre, la sentir. Le cinquième thème est le théâtre. Sorj Chalandon rend hommage à sa force d’expression, il raconte la vie de façon métaphorique. Comme le disent Montaigne et les Baroques, la vie n’est que théâtre et le théâtre n’est que la vie. Voilà comment je comprends le quatrième mur. Cette frontière invisible entre la scène et le public est sans cesse franchie, donc abolie. Georges la franchit à l’occasion de ses aller et retour entre Paris et le Liban. Paris, « théâtre » d’une agitation factice, le Liban, « théâtre de la vraie vie ».Pour moi le quatrième mur représente la ligne de démarcation entre les belligérants, à maintes reprises franchie par Georges et franchie lors de l’unique répétition d’Antigone. L’autre vertu du théâtre est d’abolir toutes les différences. Voilà pourquoi les Sunnites, Chiites, Phalangistes, Maronites, Palestiniens se retrouvent dans Antigone, chacun en fait une lecture différente. Comme au moment de sa création en 1944. L’occupant nazi, et les Résistants français ont aimé la pièce d’Antigone pour des raisons opposées. C’est le propre du chef d’œuvre de résister à toute interprétation définitive. Le théâtre est le lieu de l’amour, C’est par le théâtre que Georges et Aurore se sont rencontrés, c’est le lieu où Georges et la belle Palestinienne Imane s’aiment platoniquement, comme le maronite Hémon et la Palestinienne Imane –Antigone. Au théâtre opère la fameuse catharsis. Elle est manifeste dans le roman. Georges y trouve l’apaisement, les belligérants lors des préparatifs de la représentation d’Antigone oublient leur haine, leurs différences et leur violence. Le sixième thème est la dualité. La réunion des contraires est partout. L’amour et la haine, la guerre et la paix. Le silence et le bruit. Enfin le dernier thème dégagé, mais il doit y en avoir d’autres est l’Utopie et je suis contente de terminer par lui. Tous les protagonistes du roman sont des utopistes. Tous rêvent d’un monde meilleur. Georges et Sam bien sûr, mais leur rêve porte sur la fin des hostilités, grâce à l’art. Je viens de voir « dancing in Jaffa ». Un ancien champion de danse de salon réussit à faire danser ensemble des jeunes palestiniens et israeliens. J’écoute souvent le CD « Babel » : Hughes de Courson réalise la fusion culturelle entre musique occidentale et musique orientale.