Le roi de Kahel de Tierno Monénembo

Publié le 23 décembre 2008

-MonenemboA travers la biographie d’un pionnier oublié de la colonisation française en Afrique de l’Ouest, le romancier guinéen Tierno Monénembo retrace le destin et la destruction de l’empire peul du Fouta-Djalon, région prospère au cœur de la Guinée actuelle. Le roi de Kahel nous entraîne dans l’Afrique de la fin du XIXe siècle, dans la période précédant le partage historique du continent noir par les grandes puissances à Berlin. A travers les aventures d’un certain Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval et précurseur de la colonisation française de l’Afrique de l’ouest, Monenembo restitue les derniers éclats de l’empire théocratique peul du Fouta-Djalon. Le Français fut l’un des premiers à l’explorer et à le faire connaître à ses compatriotes avant de voir toutes ses tentatives d’établir des rapports commerciaux d’égal à égal avec ce royaume réduites à néant, sous la pression d’une administration belliqueuse et enfermée dans sa soi-disant supériorité civilisationnelle. Cet explorateur fut un grand héros dans son temps. Ses nombreux voyages à travers l’empire peul faisaient le régal des gazettes et des journaux de l’époque. En Guinée qui a été dessinée, rappelle l’auteur pendant la période coloniale sur les vestiges du Fouta-Djalon conquis par l’armée française, la mémoire d’Aimé Olivier de Sandernal reste vivace comme symbole d’une autre colonisation basée sur la connaissance et le respect mutuels. Il était et reste connu du nom de « Yémé ». « Ces gens, nous ferions mieux de les connaître que de les combattre »aimait dire Yémé. Lui-même était devenu Peul, parmi les Peuls, à force de les avoir fréquentés pendant 20 ans. Né dans la haute société marseillaise au sein d’une famille d’ingénieurs et de chimistes, Aimé Ollivier avait attrapé le virus de l’Afrique en écoutant ces récits de pionniers partis bâtir un nouvel empire français. Son modèle était René Caillé, dont le périple vers Tombouctou avait émerveillé son enfance. Son ambition était de devenir roi africain, non pas pour exploiter ce continent vierge, mais pour « combattre les ténèbres » et « transmettre les Lumières reçues d’Athènes et de Rome ». Il finira par gagner la confiance de l’Almâmi, le chef suprême de cet empire théocratique au point d’obtenir de lui un royaume, l’autorisation de battre monnaie à son effigie et de construire une ligne de chemin de fer.

Neuvième roman de Monénembo, le roi de Kahel relève à la fois de la biographie moderne et de la tragédie grecque.

Ces pages mettent en scène à la fois l’empire peul à son apogée et sa destruction sous l’ effet conjugué de l’agression coloniale et des rivalités internes. On peut le voir aussi comme un savoureux roman picaresque, le lecteur se laisse séduire par l’amplitude de son imagination les aventures tragi-comiques de son héros, les drôleries d’une vie hors du commun et les prémonitions inquiétantes de la guerre civilisationnelle que fut la colonisation. L’auteur allie l’art du récit à la vérité de son héros ressuscité grâce à la puissance de son imagination et l’ utilisation judicieuse du journal tenu par ce dernier. Enfin la force de cette biographie tient aussi à la quête identitaire qui la traverse, celle d’une Afrique moderne qui cherche à sortir d’un siècle de colonisation et du manichéisme entre le blanc et le noir.