L’hiver des hommes par Lionel Duroy

Publié le 18 juin 2014

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Lionel Duroy est né à Bizerte (Tunisie) en 1949. Il est journaliste, écrivain, et biographe de célébrités comme Mireille Darc, Sylvie Vartan, Nana Mouskouri. Il a écrit 18 romans, collaboré avec Ingrid Bétancourt pour son remarquable « La rage au cœur ».
Le point de départ a été sa volonté de mener une enquête sur le suicide d’Ana, la fille du général Madlic, le boucher serbe bosniaque responsable du massacre de 8000 Musulmans à Sebrenica en 1993, et celui du marché de Markale à Sarajevo, entre autres. Il va sillonner la minuscule république serbe bosniaque tout l’hiver 2010 en compagnie de son interprète Boris, trouvé à Belgrade, à la recherche de témoignages. Il excelle à faire parler ceux qui ont été actifs dans la guerre en Bosnie ou qui l’ont subie. Certains disent qu’ils ont tout perdu, sauf la vie. Ceux-là ont été pillés, leur maison a été brûlée, leurs proches ont été tués.

L’évocation de la fille de Madlic et de son suicide revient comme un leitmotiv.

Il la rapproche d’autres enfants de criminels de guerre, comme la fille d’Himmler, Gudrun Himmler et les deux fils de Hans Frank, le gouverneur de Pologne, responsable de l’extermination de 3 millions de Juifs. Il n’était pas antisémite avant la guerre. Comment ses fils ont ils pu vivre avec ce poids là?
J’ai été longtemps perplexe, persuadée de lire un livre proserbe, tant il rapporte les justifications des crimes commis et les accusations contre la Communauté internationale « coupable de les avoir abandonnés et d’avoir pris parti pour les Musulmans bosniaques ». On sait tout de leurs rancœur, haine, désespoir, pauvreté. Maintenant je pense que le récit de cette enquête est œuvre utile. Il aide à la dédiabolisation de ceux qui n’étaient qu’exécutants, forcés de tuer ceux qui avaient été quelques mois encore avant leurs amis et voisins musulmans et croates. Le patron d’un hôtel en lambeaux raconte qu’on lui a brisé les doigts parce qu’il a refusé de tuer un prisonnier musulman. Il s’est retrouvé en prison, parce qu’on lui a reproché d’avoir gardé contact avec ses amis musulmans. Le roman aide à en finir avec l’idéalisation des Musulmans bosniaques. Oui, ils étaient victimes des Serbes, mais certains ont tué aussi des civils qui ne leur avaient rien fait. Et la lente infiltration par des islamistes radicaux est un fait.

«L’hiver des hommes » est un titre bien choisi. Et qui dit hiver pense « repli sur soi », « isolement », « enfermement ».

Le narrateur Marc parcourt la Serbie bosniaque en plein hiver, son enquête se déroule au moment où lui-même est en train de vivre l’hiver de sa vie, en pleine débâcle affective. Il se trouve donc en phase avec ces Serbes bosniaques, enfermés dans un minuscule espace, d’où ils craignent de sortir.

Ils ont peur de se rendre à Sarajevo, tout à côté, peur d’être assassinés par les parents de ceux qu’ils ont tués. Tous se connaissent, tout se sait. Ces Serbes bosniaques vivent un hiver qui dure depuis le début de la guerre en 1992. Ils vivent dans la peur d’être assassinés par ceux de leur camp. Ils se retrouvent aujourd’hui enfermés dans leurs affreux souvenirs. Ce sont des morts vivants.
Cette lecture m’a inspiré plusieurs réflexions. Je m’étais engagée dans la défense des Musulmans bosniaques, menacés de « purification ethnique ». Ils avaient le devoir de se battre pour défendre leurs droits fondamentaux. Mais la lecture de Lionel Duroy m’a permis de recaler les choses, je l’ai déjà évoqué.

Chacun d’entre nous porte un fardeau sur ce qu’il n’aime pas en lui. Pas besoin de tuer pour porter un fardeau. Ceux qui ont tué se battent avec leur conscience toute leur vie.
Mais les autres, les gens ordinaires se battent avec la colère contre eux même, le regret d’avoir eu un comportement qu’ils réprouvent maintenant.
L’auteur nous livre sa perception de la guerre qui rejoint celle de Christian Lecomte. Ce dernier a été le correspondant de guerre pour Ouest France et il a couvert le siège de Sarajevo. Il est venu plusieurs fois chez nous, rendre visite à ceux qui hébergeaient et soignaient un jeune Musulman de Sarajevo. C’est lui qui l’avait fait venir à Saint Brieuc. Il m’a dit que la guerre réveillait chez les individus le meilleur comme le pire. Lionel Duroy dit la même chose. Ces hommes coupables du pire pouvaient, certains, être des sortes de héros. Beaucoup de ceux qui avaient combattu sous les ordres de Madlic parlaient de lui comme d’un saint homme!

La neige est omniprésente. Comme tous les hivers, elle recouvre tout de plusieurs mètres. Symbole d’éternité et d’immobilité. En effet, le temps s’est figé pour ces Serbes bosniaques. Ils ne peuvent que ressasser leurs justifications, incapables de se construire une nouvelle vie.

La plupart ne travaillent pas. Les hommes se retrouvent toute la journée au bistrot à se surveiller les uns les autres. La neige, symbole de froid physique et moral, symbole de blancheur physique et morale. Nettoie-t-elle ces êtres meurtris? En tout cas, elle les enveloppe d’un cocon protecteur, d’une beauté absolue. La neige, symbole du vide. Le narrateur s’étonne de découvrir en contrebas de la route où il se trouve, la ville de Banja luka, sans voiture à circuler. Le vide de l’existence omniprésent a déjà été évoqué. Il faudrait évoquer les décors plantés par Lionel Duroy. Ils me rappellent ceux du Serbe Enki Bilal. Le sang se voit mieux sur la neige. On retrouve partout les traces de la guerre des années 90.

Heureusement pour nous, le livre se termine par le tableau joyeux d’un quartier de Sarajevo, vivant, prospère, réconciliant et celui du couple de Serbes bosniaques que Marc venait juste de quitter à Pale. Marc se réjouit de voir ce couple libéré des vieilles peurs à l’égard des Musulmans bosniaques, leurs frères ancestraux. Cette note optimiste vient bien à propos après le chapitre précédent avec l’évocation de la mort de son ami serbe, Pavlusko sans aucun doute provoquée par des rivaux pourtant Serbes bosniaques comme lui.
Le thème de la folie me servira de conclusion. L’interprète Boris ne cesse de dire qu’ils sont fous.

Quelle folie a-t-elle pu balayer un demi-siècle de mixité culturelle entre les trois grandes communautés, les Musulmans, les Croates, les Bosniaques, permise par l’Etat yougoslave et mise en place par le clairvoyant maréchal Tito ?

Cette ancienne fraternité est sans cesse rappelée dans le roman. Leur intégration dans l’Union Européenne permettra peut-être son retour, il faut l’espérer.