Au revoir là Haut, par Pierre Lemaitre

Publié le 26 avril 2014

Le premier chapitre plonge le lecteur dans l’horreur des tranchées à la fin de la première Guerre Mondiale. Pierre Lemaitre réalise le tour de force de camper en peu de mots l’ambiance du front. Il découvre les deux personnages principaux du roman aux prises avec l’enfer de la guerre, quelques jours avant l’amnistie. Il aurait réécrit 22 fois ce chapitre. Alors que les poilus aspirent à l’arrêt des combats, un officier, le troisième personnage important du roman, le capitaine Pradel envoie deux éclaireurs s’exposer sur la ligne du front. En les tuant de dos, il trouve le prétexte pour lancer ses troupes dans un nouvel assaut. Albert faillit mourir étouffé dans un nouvel assaut. Edouard le sauve, mais un éclat d’obus fait de lui une gueule cassée. Les autres chapitres, pour ceux qui l’ignorent, évoquent la grande misère de beaucoup de survivants de la guerre 14-18. Pour échapper à cette misère, Edouard et Albert montent une escroquerie aussi spectaculaire qu’amorale. Ils enverront à toutes les communes pleurant leurs défunts, des croquis de monuments aux morts et réclament des paiements à la commande. Avec la fortune accumulée, ils comptent s’enfuir à l’étranger, sans songer à une quelconque réalisation des dits monuments. […]

Une femme fuyant l’annonce par David Grossman

Publié le 13 novembre 2011

Ora est une femme séparée de son mari depuis peu quitte son foyer de Jérusalem pour fuir la nouvelle tant redoutée : l’annonce de la mort de son second fils, Ofer. Ce dernier termine en effet son service militaire et s’est porté volontaire pour une opération en Cisjordanie. Sa mère veut espérer qu’il ne mourra pas si on ne peut la prévenir. Comme si en fuyant l’annonce, Ora protégeait son fils de tout danger. La randonnée en Galilée qu’elle avait prévue avec lui, elle l’entreprend avec Avram, son amour de jeunesse. Cet homme est revenu dévasté de la guerre du Kippour, il a connu les geôles égyptiennes, il est le père biologique d’Ofer, mais il a toujours refusé de le connaître et d’apprendre quoi que ce soit sur lui. Ora pour conjurer le sort, veut croire aux bienfaits de la pensée magique et pour maintenir son fils en vie, elle va installer peu à peu le récit de ses faits et gestes. Ce sont des moments de pure émotion qu’elle nous délivre peu à peu, en même temps que les différentes facettes de son tempérament à elle généreux, passionné, complexe. A travers son récit à différents niveaux, Grossman montre avec quelle […]

Mes bifurcations par André Brink

Publié le 5 avril 2010

Une plongée dans la conscience blanche et l’histoire mouvementée de l’Afrique du Sud Brink a entrepris, à 70 ans d’écrire ses mémoires ou « ses bifurcations » d’intellectuel blanc, face à l’Apartheid, dans son pays l’Afrique du Sud. Il a acquis dès les années 70 une aura internationale, par ses romans superbes et courageux et ses nombreuses initiatives contre l’Apartheid. Trois de ses romans à ma connaissance ont fait rapidement le tour de la planète : « Une saison blanche et sèche », « Un turbulent silence », « Au plus noir de la nuit », trois révélations pour moi dans les années 80. Dans « mes bifurcations » André Brink ne nous livre pas une autobiographie ordinaire : Bien sûr son histoire personnelle, marquée par son enfance dans la communauté Afrikaner est attachante, racontée avec talent et sensibilité. Dans sa communauté blanche, Noirs et Blancs ne se rencontrent jamais, mais cela ne l’empêche pas de s’endormir la peur au ventre, persuadé « qu’un Noir est tapi sous son lit ». Mais ce qui fait son prix est son extrême sincérité, pour faire part de ses difficultés à s’arracher « au ghetto mental blanc », aux avantages de sa communauté d’origine qui dirige le pays, et impose un régime de discriminations à la majorité noire, ses […]

Ru par Kim Thuy

Publié le 11 mars 2010

En Français, RU signifie « petit ruisseau ». En vietnamien, RU signifie »berceuse ». Ces deux significations du mot RU constituent la charpente poétique des souvenirs dans lesquels l’auteure nous entraîne. Plus que leur mise à nu dans le désordre, au gré des réminiscences, le récit de Kim Thuy m’est apparu comme une promenade dans une galerie d’art. Une multitude de tableaux poétiques, légèrement esquissés sur de courtes pages suggèrent parfaitement la dispersion des éléments de sa vie et la difficulté à se construire. Kim Thuy quitte avec sa famille le Vietnam à l’âge de 10 ans. Elle restitue de ce paradis perdu des images fortes, des portraits, des sensations. Issue d’une famille aisée, dont les aïeux furent préfets, scientifiques, politiciens, et elle-même née à Saïgon en 1968, en pleine offensive du Thêt, Kim Thuy ne fut atteinte par la guerre qu’à la fin des combats, à partir de 1975. Alors, l’installation des communistes partout, dans sa propre maison, les murs de brique dans les pièces, la surveillance de tous les instants, les disparitions constituent son quotidien jusqu’à la fuite par mer jusqu’à la Malaisie. Avec deux cents autres boat people, Kim Thuy vécut la peur au ventre, l’entassement au fond d’une cale nauséabonde, […]

Le Roman d’un pianiste par Mikhaïl Rudy

Publié le 28 février 2010

L’autobiographie de Mikhaïl Rudy me donne une envie folle de courir à ses concerts, de découvrir les interprétations personnelles à la Glenn Gould de ce grand pianiste russe. Elle m’a convaincue qu’il devait mettre dans ses concerts la même énergie généreuse que dans le récit de sa vie. Ses concerts et ses enregistrements lui ont valu d’innombrables récompenses et le statut de soliste international au plus haut niveau. Mais ce n’est pas tant son glorieux palmarès qui constitue l’intérêt principal de son autobiographie que son témoignage saisissant de l’époque brejnévienne et de la flamme individuelle qu’il communique au travers le récit de sa vie. C’est elle qui lui a permis de résister au rouleau compresseur soviétique et aux serres du KGB. Son histoire individuelle se lit comme un roman policier. Avec des mots simples, Mikhaïl Rudy raconte son incroyable parcours depuis sa petite enfance passée dans un souterrain d’une ville industrielle de l’Ukraine du Sud, Stalino. Son premier contact avec la musique eut lieu à ses quatre ans, en 1957. Mikhaïl Rudy entendait son voisin s’entraîner au violon et lui répondait sur le piano familial. Ses dons musicaux ainsi découverts lui valent de se faire inscrire dans le collège musical […]

La Malibran par Patrick Barbier

Publié le 27 février 2010

La biographie de la Malibran par le musicologue Patrick Barbier est une découverte du dernier Festival de la Folle journée à Nantes, consacré à Chopin. Par chemin détourné, je le concède, car j’ai assisté à un concert des airs d’opéra chantés par la Malibran, qui ont beaucoup impressionné Chopin. Patrick Barbier nous plonge avec bonheur dans l’univers romantique de la première grande diva de l’histoire. Ce qui propulsa cette cantatrice au sommet de la célébrité fut sa voix de mezzo-soprano, son aisance à parcourir trois octaves (Patrick Barbier précise qu’elle atteignait le Si au-dessus de la portée), sa virtuosité extrême, son surprenant talent de tragédienne qui l’amenait à vivre de façon entière, imprévisible, toujours renouvelée chaque interprétation), son inépuisable tempérament sportif, sa générosité, sa sensibilité romantique, en phase avec les goûts de son époque. Patrick Barbier, grâce à une reconstitution détaillée nous fait revivre la carrière fulgurante de la diva, ses triomphes, son amitié avec les plus grands écrivains et musiciens de son temps( Lamartine, Musset, Gautier, Sand, Rossini, Bellini, Liszt, Chopin…) Source d’adulation dans toute l’Europe, la Malibran déplace les foules, fait flamber les contrats. Patrick Barbier établit un parallèle saisissant entre la Malibran et Maria Callas. Pour elles deux […]

Henry Purcell par Claude Hermann

Publié le 16 février 2010

Henry Purcell est mon compositeur baroque préféré. La beauté aérienne, la richesse expressive de sa musique me touchent profondément. Il se trouve que le XVIIe siècle anglais aussi. Je ne pouvais qu’être comblée par la lecture de la biographie de Purcell publiée par Claude hermann en février 2009. En effet cette biographie de Purcell dresse un très beau portrait du compositeur, mais aussi fait revivre un demi-siècle de grandes turpitudes du pays, un peu plus que le passage de Purcell sur terre, puisqu’il naquit en 1659 et mourut en 1695 à l’âge de 36 ans. Non seulement Claude Hermann a su faire revivre un contexte socio-politico-religieux particulièrement agité, avec moult détails de la vie quotidienne, mais elle m’ a surtout permis de comprendre la succession des périodes traversées et le rôle de chacune d’elles dans l’ éclosion d’une effervescence musicale remarquable et du génie de Purcell. L’accroche de la biographie est saisissante : « Un siècle avant les Français, les Britanniques faisaient leur révolution politique et adoptaient une monarchie de type constitutionnel s’appuyant sur le protestantisme et un Parlement fort. C’était en 1688 : Purcell avait vingt-neuf ans. Pour parvenir à ce résultat, il avait fallu les sanglantes répressions d’Elisabeth […]

Une femme en colère par Wassyla Tamzali

Publié le 8 janvier 2010

Lettre d’Alger aux Européens désabusés La voix de cette intellectuelle féministe algérienne est à écouter de toute urgence. Le livre de Wassyla Tamzali sorti l’automne dernier apporte un éclairage vivifiant aux débats sur l’identité, le voile islamique, la place faite aux femmes musulmanes. Wassyla Tamzali commence par décliner les différentes facettes de son identité. Née en 1941, Wassyla Tamzali a été avocate à Alger puis directrice des droits des femmes à l’Unesco. Elle milite dans le mouvement féministe maghrébin. « Aussi loin que je fasse remonter mes pensées, mes engagements politiques, à commencer par le temps de la guerre pour l’indépendance de l’Algérie, [les Européens] ont été ma référence. L’introduction de Sartre au livre de Franz Fanon, les Damnés de la terre, et le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir ont éclairé mon itinéraire intellectuel ». Mais elle a dû vivre « la concurrence douloureuse entre l’appartenance à sa culture d’origine et le désir de liberté.. » Il faut écrire l’histoire et expliciter l’identité recomposée et réconciliée des intellectuel(le)s du Sud « Je suis du clan de ces femmes et de ces hommes épris de liberté qui, bien qu’appartenant à un pays et à une histoire n’hésitent pas à engager […]

Les heures souterraines par Delphine de Vigan

Publié le 6 janvier 2010

Les heures souterraines par Delphine de Vigan est une fiction criante de vérité sur deux solitudes en plein Paris, piégées dans les embouteillages et les transports en commun. L’auteur a su aller au plus profond de la souffrance générée par le harcèlement moral et le désert affectif, sur fond de transports saturés. Delphine de Vigan nous conte la double histoire de Mathilde, 40 ans, harcelée depuis huit mois au travail, et de Thibault, médecin urgentiste qui répond au pied levé aux appels au secours lancés de tous les coins de Paris. Il se débat avec les embouteillages, les difficultés de stationnement pour remplir sa mission. Delphine de Vigan a imaginé un personnage doublement seul. Il vient de rompre avec l’amour de sa vie, une femme qui ne l’aime pas. En plein désespoir amoureux, il transporte quotidiennement sa solitude et court de domicile en domicile tenter de diagnostiquer et soulager des souffrances de toutes sortes. Aucune raison d’échapper à cette course solitaire sans fin, tant est universelle la misère humaine. Mathilde, l’autre héroïne de Delphine de Vigan vit d’autres « heures souterraines ». Elle en passe beaucoup chaque jour dans le métro, et le RER D pour se rendre à son […]

Exit le fantôme, par Philip Roth

Publié le 5 janvier 2010

Une mise à distance littéraire et humoristique du drame de la finitude. Plus qu’un plaisir de lecture, une émotion durable. Pour faire de son désespoir de vieil écrivain une fiction ramassée, aux registres multiples où se mêlent réalisme, tragique, humour grinçant, colère, passion, poignants regrets, il fallait être Philip Roth. Une réussite donc, comme l’annonçait déjà le titre : « exit le fantôme » Le grand écrivain est encore capable d’une sortie théâtrale et littéraire, sous les feux de la rampe. Même quand Philip Roth délivre ce qui est peut-être son dernier testament littéraire, il le fait avec l’élégance et la légèreté du clown, il joue la comédie de la vie. J’ai retrouvé comme narrateur Nathan Zuckerman, son double littéraire, personnage témoin de l’affaire Lewinski dans son chef d’œuvre « la tache », le même écrivain solitaire, survivant très bien dans la campagne profonde, avec comme seule compagnie ses livres et sa machine à écrire, le même regard désabusé sur le monde, la même efficacité narrative. Mais son personnage est devenu central et il a vieilli. Des détails très crus sont donnés sur sa déchéance physique et les raisons de son éloignement. Il avait quitté sa ville, New York pour se protéger […]