Une femme fuyant l’annonce par David Grossman

Publié le 13 novembre 2011

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Ora est une femme séparée de son mari depuis peu quitte son foyer de Jérusalem pour fuir la nouvelle tant redoutée : l’annonce de la mort de son second fils, Ofer. Ce dernier termine en effet son service militaire et s’est porté volontaire pour une opération en Cisjordanie.

Sa mère veut espérer qu’il ne mourra pas si on ne peut la prévenir. Comme si en fuyant l’annonce, Ora protégeait son fils de tout danger. La randonnée en Galilée qu’elle avait prévue avec lui, elle l’entreprend avec Avram, son amour de jeunesse. Cet homme est revenu dévasté de la guerre du Kippour, il a connu les geôles égyptiennes, il est le père biologique d’Ofer, mais il a toujours refusé de le connaître et d’apprendre quoi que ce soit sur lui. Ora pour conjurer le sort, veut croire aux bienfaits de la pensée magique et pour maintenir son fils en vie, elle va installer peu à peu le récit de ses faits et gestes. Ce sont des moments de pure émotion qu’elle nous délivre peu à peu, en même temps que les différentes facettes de son tempérament à elle généreux, passionné, complexe. A travers son récit à différents niveaux, Grossman montre avec quelle ardeur une famille israélienne aujourd’hui s’efforce de construire son espace de bonheur privé, malgré l’omniprésence de la guerre. Une multitude de petits détails de l’ enfance de ses deux garçons refont surface. Comme toute mère, Ora a cherché à protéger ses petits, à forcer le destin en construisant autour d’eux cette bulle de bonheur, faite de tous ces petits moments qui font une famille. Aujourd’hui, elle les rassemble pour sauver la vie d’Ofer et ramener son père aux émotions de l’existence et à l’amour de son fils. Les dernières années plus sombres s’imposent peu à peu dans le récit. Tous ses efforts pour faire de ses deux fils des adultes sensibles et tendres ont été brisés par la guerre. Cette dernière s’est immiscée entre eux, les a transformés. Elle exprime la question suivante : « peut-être leur faisons nous du mal en ne les préparant pas à la violence du monde ? »

La force émotionnelle ne faiblit pas et ne lâche pas le lecteur longtemps après qu’il ait refermé le livre.

David Grossman l’écrit et le laisse entendre tout au long du roman : « depuis quatre générations, nous nous permettons de perdre notre vie pour des problèmes qui auraient pu être réglés depuis très longtemps. » Deux points encore : La randonnée fait traverser à Ora, et Avram, une grande partie du pays, depuis Jérusalem jusqu’au nord de la Galilée. Les paysages changent, mais la nature resplendissante est omniprésente, elle leur parle d’éternité, de réconciliation et de modestie, loin du tapage contemporain. « Nous sommes de passage » disent Ora et son auteur. L’autre point est le plus fort : David Grossman a mis beaucoup de son histoire personnelle dans celle d’Ora. Lui-même a attendu pendant trois ans, l’annonce de la mort de son fils. Pour tromper l’insupportable attente, il a écrit une bonne partie du livre. Et la nouvelle redoutée est arrivée un jour d’août 2006. Un officier lui raconte sur le seuil de la maison que son fils Uri Grossman venait de mourir dans un char, à la frontière sud du Liban. Il avait 20 ans. Le père a repris peu à peu l’écriture pour revenir à la vie, échapper au désespoir, et mener à son terme cette inoubliable célébration de la vie, de la famille et des relations humaines. Puissent les mots avoir un poids plus lourd que celui des armes.